FAMILLES DANS LA BIBLE – FAMILLES D’AUJOURD’HUI Accueillir le pardon (9/11)

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Dans son exhortation apostolique Amoris Laetitia (19 mars 2016), le pape François nous invite à vivre le pardon au sein de nos familles (§105 à 108)*.

Cet appel, loin d’être un vœu pieux, reconnait à la fois les très nombreuses occasions de tensions, de conflits, de blessures profondes dans le milieu familial et, tout autant, la difficulté à retrouver la paix et la joie si indispensables à la communion entre tous.

« Quand on a été offensé ou déçu, le pardon est possible et souhaitable, mais personne ne dit qu’il est facile. » (§104)

Comme il est vrai que nos familles, pourtant lieux privilégiés d’un amour généreux et inconditionnel, peuvent aussi être le théâtre de déchirements, de heurts plus ou moins graves. Faire vivre sous un même toit des personnes parfois bien différentes est une fameuse gageure ; sans compter qu’à la maison, les  frères et sœurs se permettent d’être davantage ‘eux-mêmes’, sans plus aucune retenue… ni parfois délicatesse. Alors, le pardon est maintes fois sollicité. « Jusqu’à sept fois ? », comme le demande Pierre à Jésus.

Mais Jésus lui  répondit : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois. » (Mt 18,21.22) ! Pierre reste sans mot : dépassé, découragé, déstabilisé ?

 

 

 

Ah ! Jésus savait ce qui habite le cœur de l’homme. Il connaissait aussi la longue histoire humaine marquée, dès le début de la Bible, par des conflits familiaux et non des moindres puisque, déjà avec la première fratrie, on en arrive au meurtre d’Abel par Caïn (Gn 4). Dans les récits suivants, ce n’est pas toujours mieux mais  certains nous révèlent quand même des chemins de pardon.

Petits-fils d’Abraham et de Sarah, fils d’Isaac et de Rebecca, Esaü et Jacob sont des jumeaux. Déjà dans le sein maternel, « ils se heurtaient » (Gn 25,28). Esaü nait le premier. Il hérite donc de la promesse que Dieu fit à Abraham ainsi que de sa bénédiction.

Robuste et chasseur dans l’âme, il ne fait pas grand cas de son droit d’ainesse. Il préfère le vendre à son frère contre un plat de lentilles sensé apaiser sa faim au retour des travaux aux champs.

Rebecca a une nette préférence pour Jacob, « homme délicat, demeurant sous les tentes » (Gn 25,27).  Elle apprend qu’Isaac,  avançant en âge et quasi aveugle, a décidé de convoquer Esaü afin de lui transmettre solennellement la bénédiction de Dieu. Alors elle met au point avec Jacob un stratagème pour tromper leur père. Et c’est ainsi que le vieil homme, à son insu, bénit le cadet.

Découvrant la supercherie de son frère,  « Esaü se met à considérer Jacob comme son ennemi » et il fait le projet de le tuer une fois leur père décédé (Gn 27,41). Face à la terrible colère de son aîné, Jacob s’enfuit ; il part chez un oncle, Laban, loin d’Esaü (et, par la même occasion, loin de son méfait ?).

Là-bas, épousant les deux filles de Laban, il y fonde une famille et travaille avec son beau-père.

Après être resté vingt ans chez son oncle, Jacob décide de retourner au pays. D’ailleurs l’attitude de Laban a changé et ses fils jalousent la richesse de Jacob,  acquise par son travail mais aussi, il faut le dire,  par quelques fines astuces.

Jacob marche maintenant vers Esaü. Durant les années passées à l’étranger, il n’eut pas un mot à  son sujet. Avait-il essayé d’enfouir le mal fait à son frère et à leur père ? Dans quel état d’esprit est-il ? Deux sentiments l’habitent : la certitude que Dieu est ‘avec lui’ et une grande peur.  En profondeur, il y a une véritable confiance mais dans les faits une fameuse inquiétude.

« Je suis trop petit pour toutes les faveurs et toute la fidélité que tu as prodiguées à ton serviteur, car je n’avais que mon bâton quand j’ai traversé ce Jourdain, et maintenant je suis à la tête de deux camps. Délivre-moi donc de la main de mon frère, de la main d’Ésaü, car j’ai peur de lui, j’ai peur qu’il ne vienne, me frappe et frappe la mère avec les fils. » (Gn 32,11.12), dit-il dans sa prière.

Il conçoit donc un plan pour apaiser Esaü et « trouver grâce à ses yeux» (Gn 32,6). Dans cette optique il fait passer devant lui ses serviteurs et ses troupeaux et en envoie certains  vers Esaü afin de lui faire des dons.  Serait-ce aussi une façon de se ménager comme une sorte de bouclier, une protection ? Il sait que son frère s’avance avec quatre cents hommes.

Puis, « cette nuit-là, Jacob se leva, il prit ses deux femmes, ses deux servantes, ses onze enfants, et passa le gué du Yabboq. Il leur fit passer le torrent et fit aussi passer ce qui lui appartenait.  Jacob resta seul. Or, quelqu’un lutta avec lui jusqu’au lever de l’aurore. » (Gn 32,23-25).

C’est là un mystérieux combat aux multiples significations, marqué par différents ’passages’. Jusqu’à présent, tout réussissait à Jacob ; il pouvait compter sur ses propres capacités, particulièrement sa ruse.

Or, au cours de la lutte « L’homme, voyant qu’il ne pouvait rien contre lui, le frappa au creux de la hanche, et la hanche de Jacob se démit pendant ce combat. » (Gn 32,26).

Jacob est blessé ; le voici (enfin) vulnérable. Au lever du jour, l’homme lui demande son nom. « Jacob », répond-il. Nous y voilà : avec la reconnaissance de son nom ‘Jacob’, qui signifie ‘le trompeur’ (Gn 27,36), il entre dans la vérité, il nomme en quelque sorte le mal qu’il a fait.

Il peut alors traverser à son tour le torrent, passer en tête devant ses serviteurs, troupeaux, famille et aller vers Esaü. Il ose la relation. A l’approche de son frère, il se prosterne, se fait tout petit. Et, chose surprenante, les retrouvailles sont poignantes :

«Ésaü courut à sa rencontre, l’étreignit, se jeta à son cou, l’embrassa, et tous deux pleurèrent. » (Gn 33,4).

Quel chemin Esaü a-t-il parcouru pendant ces vingt années d’absence ? Le temps a-t-il apaisé son cœur ? Est-ce le respect à l’égard de son père âgé qui l’a adouci ? A-t-il connu des épreuves, des remises en question qui l’ont, lui aussi, fragilisé ? A-t-il pris conscience de sa propre responsabilité dans les faits ? Nul ne le sait…

 

Après avoir, dans un premier temps, refusé les dons de son frère, Esaü finit par les accepter, tant Jacob a insisté. Les voilà, pourrait-on dire, dans une relation d’égal à égal ; pas de supériorité chez celui qui pardonne.

Et Jacob de s’émerveiller :

« j’ai pu paraître devant ta face comme on paraît devant la face de Dieu, et tu t’es montré bienveillant envers moi. » (Gn 33,10b).

Voudrait-il nous dire par-là que si la démarche vers l’autre dépend de nous, le pardon véritable serait trace de Dieu en chacun de nous, aurait une saveur de ‘divin’?

Bien que leur père soit encore en vie, Jacob choisit de ne pas suivre son frère au pays. Sans doute est-ce sagesse : en vingt ans, ils ont chacun tracé leur chemin, construit une famille ; leurs différences de caractère pourraient à nouveau engendrer des tensions. Ils ne se retrouveront que pour enterrer Isaac.

Voilà un conflit qui se termine bien. Pardon ? Réconciliation ? En tout cas, la relation est rétablie, sans l’ombre d’une accusation, et dans un respect mutuel. La démarche a peut-être aussi été ‘portée’ par l’amour qu’ils ont pour leur père, tout particulièrement de la part d’Esaü.

Oui mais…

Jacob a douze fils et il a une préférence pour Joseph. Ainsi l’histoire recommence… : les autres frères en sont jaloux et décident de le tuer. Finalement ils le vendent à des caravaniers en route pour l’Égypte. Là, après quelques années, grâce à son don d’interprétation des rêves, Joseph est remarqué par le pharaon. Il a toute sa confiance et reçoit mission de gérer les biens du royaume. Il organise les récoltes pendant sept ans en prévision de sept années de famine. Quand celle-ci survient, les fils de Jacob viennent en Égypte pour y acheter du blé.

 

C’est ainsi qu’ils arrivent auprès de Joseph qui les reconnait sans leur révéler son identité. Il se montre dur à leur égard. Est-ce pour endiguer ses émotions, ne pas se laisser mener par elles ? Veut-il se donner du temps ? En tout cas, son attitude sévère éveille chez ses frères un sentiment de culpabilité : nous avons vendu notre frère et, aujourd’hui, nous le payons. Après un certain temps et une mise à l’épreuve de ses frères, Joseph se fait reconnaitre et, dans un moment d’intense émotion, il leur pardonne. Il reconnait même que son histoire tragique est source de ‘vie’ :

 « Mais maintenant ne vous affligez pas, et ne soyez pas tourmentés de m’avoir vendu, car c’est pour vous conserver la vie que Dieu m’a envoyé ici avant vous. » (Gn 45,5).

La famille divisée est maintenant réunie, elle peut ‘lâcher’ le passé et se tourner avec confiance vers l’avenir.

Au fil des siècles, l’histoire va se poursuivre avec son lot de querelles, de conflits ; ses tentations de vengeance et de haine… ses ébauches de réconciliations.

Nous revoici aux côtés de Pierre pour, cette fois, l’accompagner sur un magnifique chemin de pardon. L’apôtre au grand cœur, prêt à risquer sa vie pour Jésus (Jn 13,37), l’a misérablement renié par trois fois, dans la cour du palais du grand prêtre.

Mais, « le Seigneur, se retournant, posa son regard sur Pierre. Alors Pierre se souvint de la parole que le Seigneur lui avait dite : « Avant que le coq chante aujourd’hui, tu m’auras renié trois fois. »  Il sortit et, dehors, pleura amèrement. » (Lc 22,61.62).

                                             

Comme enveloppé par l’amour de Jésus, Pierre, le cœur brisé,  prend conscience du mal accompli. Commence-t-il déjà à consentir au pardon donné ?

Le plus beau est encore à venir : quand Pierre et des disciples retrouvent Jésus ressuscité au bord du lac (Jn 21,1-17). Après un repas partagé, Jésus s’adresse à Pierre. Dans ses paroles il n’y a pas une once de reproche. Avec une infinie délicatesse, le Seigneur fait ‘remonter’ du fond du cœur de Pierre ce que Dieu lui-même y a déposé : « Pierre m’aimes-tu ? » et, par trois fois, Pierre ne peut qu’avouer « Tu sais bien que je t’aime ». Jésus sait ce qui est en germe dans le cœur de l’homme.

Alors, Jésus confirme la mission de Pierre. Il n’est plus question d’une pierre sur laquelle construire l’Église mais d’un berger appelé à prendre le plus grand soin des agneaux et des brebis, à veiller sur le troupeau avec toute l’attention et le dévouement d’un vrai berger. Bref, d’aller de l’avant et d’aimer.

Moment de grâce : Jésus et Pierre vivent un face à face où chacun, en quelque sorte, considère ce qu’il y a de divin en l’autre. Quittant un passé douloureux, ils se tournent pleins de confiance vers le chemin qui sera celui de Pierre avec Jésus, avec Jésus.

Oui, le pardon est divin.

Accueillons-le et offrons-le.

Service de la Vie spirituelle

Vicariat du Brabant wallon

 

 

105. Si nous permettons aux mauvais sentiments de pénétrer nos entrailles, nous donnons lieu à cette rancœur qui vieillit dans le cœur. La phrase logizetai to kakón signifie ‘‘prend en compte le mal’’, ‘‘en prend note’’ c’est-à-dire est rancunier. Le contraire, c’est le pardon, un pardon qui se fonde sur une attitude positive, qui essaye de comprendre la faiblesse d’autrui et cherche à trouver des excuses à l’autre personne, comme Jésus qui a dit : « Père, pardonne-leur: ils ne savent ce qu’ils font » (Lc 23, 34). Mais généralement la tendance, c’est de chercher toujours plus de fautes, d’imaginer toujours plus de méchanceté, de supposer toutes sortes de mauvaises intentions, de sorte que la rancœur s’accroît progressivement et s’enracine. De cette manière, toute erreur ou chute du conjoint peut porter atteinte au lien amoureux et à la stabilité de la famille. Le problème est que parfois on donne la même gravité à tout, avec le risque de devenir impitoyable devant toute erreur de l’autre. La juste revendication de ses propres droits devient une soif de vengeance persistante et constante plus qu’une saine défense de la dignité personnelle.

106. Quand on a été offensé ou déçu, le pardon est possible et souhaitable, mais personne ne dit qu’il est facile. La vérité est que « seul un grand esprit de sacrifice permet de sauvegarder et de perfectionner la communion familiale. Elle exige en effet une ouverture généreuse et prompte de tous et de chacun à la compréhension, à la tolérance, au pardon, à la réconciliation. Aucune famille n’ignore combien l’égoïsme, les dissensions, les tensions, les conflits font violence à la communion familiale et peuvent même parfois l’anéantir : c’est là que trouvent leur origine les multiples et diverses formes de division dans la vie familiale ».

107. Nous savons aujourd’hui que pour pouvoir pardonner, il nous faut passer par l’expérience libératrice de nous comprendre et de nous pardonner à nous-mêmes. Souvent nos erreurs, ou le regard critique des personnes que nous aimons, nous ont conduit à perdre l’amour de nous-mêmes. Cela fait que nous finissons par  nous méfier des autres, fuyant l’affection, nous remplissant de peur dans les relations interpersonnelles. Alors, pouvoir accuser les autres devient un faux soulagement. Il faut prier avec sa propre histoire, s’accepter soi-même, savoir cohabiter avec ses propres limites, y compris se pardonner, pour pouvoir avoir cette même attitude envers les autres.

108. Mais cela suppose l’expérience d’être pardonné par Dieu, justifié gratuitement et non pour nos mérites. Nous avons été touchés par un amour précédant toute œuvre de notre part, qui donne toujours une nouvelle chance, promeut et stimule. Si nous acceptons que l’amour de Dieu est inconditionnel, que la tendresse du Père n’est ni à acheter ni à payer, alors nous pourrons aimer par-dessus tout, pardonner aux autres, même quand ils ont été injustes contre nous. Autrement, notre vie en famille cessera d’être un lieu de compréhension, d’accompagnement et de stimulation ; et elle sera un espace de tension permanente et de châtiment mutuel.

 

Les photos proviennent de Pixabay que nous remercions.

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