Arts & Foi – Assomption août 2020

Caravage – La mort de la Vierge

Dernière œuvre romaine du Caravage, La Mort de la Vierge est aujourd’hui conservée au musée du Louvre. Cette toile commandée par l’église Santa-Maria-della-Scala-in-Trastevere à Rome… a ensuite été refusée, car jugée vulgaire et indigne. Il est vrai que Caravage faisait fi des canons régissant l’art sacré de son époque : il avait le don de désacraliser les scènes religieuses, préférant mettre en avant la fragilité humaine, la banalité du quotidien, la réalité toute crue. On a dit de lui qu’il humanisait le divin et divinisait l’humain.

Prenons le temps d’apprivoiser cette œuvre troublante. Ne nous laissons pas rebuter par son apparente grossièreté, afin de découvrir sa vitalité spirituelle capable de nourrir notre foi en ce jour où l’Église célèbre la solennité de l’Assomption.

Comme à son accoutumée, Caravage nous plonge d’emblée dans la pénombre d’un lieu dépouillé, vide de tout mobilier. On distingue une bassine avec une chaise à l’avant-plan, ainsi qu’une imposante tenture qui occupe un tiers du tableau. À part cela, aucun décor, aucune distraction : tout contribue à faire converger les regards vers les protagonistes et, en particulier, vers la dépouille de la Vierge.

Caravage représente la mort de Marie crûment, dans une scène dont le réalisme est bouleversant et dérangeant. Étendue sur son grabat, elle est figée dans son agonie. Sa chevelure est ébouriffée, son corset dégrafé, son corps gonflé, ses pieds nus et sales, ses mains gisant sans grâce. Caravage dépeint la tragique finitude de la nature humaine : Marie se meurt… et l’énorme rideau qui pend du plafond semble sur le point de se fermer, comme pour signifier la fin d’une pièce de théâtre…

Les proches de Marie sont rassemblés autour de sa dépouille, affligés, comme emmurés dans leur souffrance. Ne traduisons pas trop rapidement cet accablement par un manque de foi en la Résurrection de la part de ceux qui en ont pourtant été les témoins privilégiés : comment ne pas être affligé face à la mort d’un proche ? La foi en la Résurrection n’empêche pas la souffrance, elle n’immunise pas contre le sentiment de tristesse et d’abandon qui gagne celui qui perd un être cher. Les disciples restent des êtres humains, même s’ils ont vu le Ressuscité. Ils étaient particulièrement attachés à la Mère du Seigneur. Et ce jour-là, sa présence physique allait leur être enlevée. Ils sont rassemblés et pleurent ensemble. Banalisant cette scène sordide, Caravage permet à chaque homme et chaque femme ayant perdu un être cher de se retrouver dans cette scène.

Consolatrice des affligés

Comment cette toile peut-elle nourrir notre foi en ce jour où nous célébrons l’Assomption ? Tournons-nous vers les disciples. Qui sont-ils ? À l’avant-plan, nous reconnaissons sans peine Marie-Madeleine qui se morfond. C’est elle qui jadis avait oint les pieds du Seigneur en vue du jour de son ensevelissement (Jn 12,7). Elle a aussi fait partie des femmes qui ont couru au tombeau le matin de Pâques, avec les aromates (Mc 16,1). L’iconographie chrétienne l’a souvent représentée avec un vase de parfum. Ici, elle est avec une bassine dont elle s’est sans doute servie pour la toilette mortuaire du corps de la défunte. Après avoir oint le Fils, elle a oint la Mère…

Mais Marie-Madeleine tourne à présent le dos à Marie, anéantie par la souffrance. Repliée sur elle-même, son visage est tourné vers la terre. Derrière elle, Marie présente un visage apaisé, tourné, lui, vers le ciel où elle s’apprête à être élevée. Avec son bras gauche étendu, on pourrait presque croire qu’elle cherche à prendre Marie-Madeleine dans ses bras, pour la rassurer et la consoler. Marie, notre Mère du Ciel, n’est-elle pas la consolatrice des affligés, elle qui a connu sur terre toutes nos épreuves ?

Un autre personnage se morfond près de Marie. Il s’agit de Jean, le disciple bien-aimé qui a reçu Marie comme mère au pied de la croix (Jn 19,27). Il est au plus près de Marie, à la place du fils de la famille. On le reconnaît car l’art chrétien l’a souvent représenté dans cette même attitude accablée à la crucifixion : après avoir pleuré sur la mort du Fils, il pleure à présent la mort de la Mère.

Au-delà des apparences

Il est ensuite plus difficile d’identifier les autres apôtres… Le personnage debout à gauche avec les bras croisés pourrait être Pierre. Il n’est pas triste, mais plutôt perplexe : il semble s’interroger. À ses côtés, un autre disciple paraît lui aussi étonné bien plus qu’accablé. Certains y ont vu Paul. Ces deux apôtres ne pleurent pas : ils s’étonnent et s’interrogent. Alors que les autres préfèrent détourner le regard de la mort, Pierre et Paul gardent les yeux fixés sur Marie. Alors que les autres sont effondrés, eux voient. Mais qu’ont-ils vu ? Ont-ils pressenti un au-delà des apparences ?

Une lumière, d’origine inconnue, émane du coin supérieur gauche de la toile et traverse toute l’obscurité pour venir reposer sur le visage de la Vierge et lui donner une éblouissante clarté. Cette lumière rend visible l’unique élément surnaturel de la scène, la discrète auréole qui couronne la tête de Marie : elle est sur le point d’être enlevée au ciel. Pierre et Paul ont-ils distingué cette timide auréole qui témoigne de la sainteté plus forte que la mort ? Ont-ils compris que quelque chose s’allait se produire ? Ont-ils vu cette lumière céleste transfigurer le visage de Marie et annoncer son élévation auprès de Dieu ? Ont-ils compris que le rideau n’était pas en train de se fermer, mais bien de s’ouvrir, et que ce mouvement ascendant allait emporter la Vierge vers un nouvel acte ?

Caravage ne nous dit pas ce qu’ont perçu Pierre et Paul de la glorification de la Vierge. Peut-être parce qu’il est difficile de se représenter ce qu’est finalement cette Assomption. Par contre, il nous dévoile qu’un feu est en train de s’allumer dans le cœur des apôtres qui sont parvenus à pressentir, au cœur de la misère humaine, l’inouï de la résurrection.

À l’image de Pierre et de Paul, Caravage nous invite à être attentif à notre quotidien : aussi tragique soit-il, il abrite les semences du Royaume. Soyons attentifs aussi aux personnes que nous côtoyons : chacune d’elles est appelée à une glorification future, dans le dessein d’amour du Père. Nourrissons notre foi et notre espérance pour que nous devenions capables de discerner au travers des lumières qui triomphent dès ici-bas de nos obscurités les signes de la Lumière éternelle à venir. Prenons le temps de repérer ces signes, d’en prendre soin et d’en rendre grâce. Alors le voile se lèvera et nous pourrons chanter : Ô Mort, où est ta victoire ?

En ce jour où nous célébrons la glorification de la Mère de Dieu, n’oublions pas qu’elle demeure notre Mère du Ciel et notre Consolatrice. N’hésitons pas à recourir à son intercession : elle nous aidera à transfigurer notre humanité.

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Vicariat du Brabant wallon

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